Dans les profondeurs d’un univers très lointain était un astre. On pouvait reconnaître cette étoile, flottant au milieu de sa galaxie, à sa couleur blanche particulièrement éclatante. Un blanc bien plus vif que ses sœurs voisines. Les étoiles qui se trouvaient au plus proche de cette planète, tourbillonnaient dans un mouvement rapide et continu autour de la sphère immaculée. Cette infatigable rotation avait engendré des vents incessants sur ce monde et, étrangement ou magiquement, ces vents soufflaient toujours dans le même sens. Tel un écrin invisible recouvrant cet astre, le sable gris très clair qui composait son sol était emporté depuis des millénaires par ce souffle incessant. On pouvait croire à une danse entre un cavalier invisible, le vent, marié à ses amants les grains de sable. C'était ce mouvement perpétuel qui conférait cette couleur chatoyante à la surface des vastes étendues sèches de l'astre nommé Air.
Le premier matin de la centième année d’existence de cette planète, une étoile satellite qui gravitait habituellement autour du globe blanc s’éloigna de son orbite et s’écrasa sur la planète Air. Le choc provoqué par l’étoile forma un trou d’une profondeur de quelques centaines de mètres de profondeur. Un immense cratère se forma, donnant un nouveau relief à l'astre écorché. Le souffle du vent, habitué à envelopper son astre dans une même direction, se mit à suivre cette nouvelle trajectoire pyramidale dictée par la roche tombée des cieux.
Au matin du second jour, une douce mélodie sur trois notes se fit entendre au fond de la cavité. Trois notes qui se répétaient tendrement tout en suivant le mouvement du vent. La musique se faisait entendre telle une berceuse envoûtante, s’agrippant le long des parois caverneuses, poussée par la puissance de cette trombe incessante. Lorsque la mélodie arrivait au sommet du cratère, son chant s'arrêtait et le vent reprenait sa trajectoire ancestrale, silencieusement.
À l’aube du troisième jour, un humus rougeâtre apparut et se déposa au fond de l’entaille, suivant le rythme des notes. Cette mousse couleur sang combla lentement le gigantesque trou. Ce fut durant les premières heures du septième jour de cette centième année que la planète retrouva sa forme originelle. Une boule parfaite protégée par son voile de vent et abritant désormais en son sol, un cercle de terre rouge. Ce fut aussi en ce même jour que les notes cessèrent leur mélodie réparatrice. La musique fut emportée par les vents et devint un magnifique nuage doré. Puis, tous les cent jours, le cumulus mélodieux repassait au-dessus des terres rouges qui l'avaient vu naître. C’était à ces mêmes moments que de minuscules perles remplies d’or en tombaient. Les gouttes magiques arrivaient lentement sur le sol fertile, accompagnées par l’ensorcelante mélodie qui avait repris son chant, le temps d’une pluie. Cette communion extraordinaire entre l’eau divine, les notes et la terre rouge donna à certaines parties du sol des teintes plus sombres. Ainsi, très lentement, trois longues bandes de sable noir apparurent et divisèrent le jardin rouge en trois parties de superficies parfaitement égales. Trois triangles dans un cercle. L’année suivante, le nuage versa de nouveau ses gouttes dorées enchanteresses sur la terre de sa naissance. L’eau, en arrivant sur le sol fertile, dessina très lentement deux formes distinctes sur chacune des trois parcelles. Lorsque la nébulosité dorée cessa de pleuvoir, deux pieds de taille et de couleur identiques se trouvèrent sur chacune des trois parties.
Une centaine de jours plus tard, le ciel amena à nouveau avec lui son compagnon couleur or. Cette fois-ci, lorsque ce dernier se mit à pleuvoir, de nouvelles parties se révélèrent. Les mollets naquirent. Quant aux six genoux, ils prirent leurs assises respectives deux ans après les pieds. Les hanches furent impatientes de se délecter de l'eau divine dès que les cuisses furent magiquement construites. Les ventres, les poitrines et les épaules furent posés en trois années consécutives. Le temps des visages arriva. Tout d’abord, les gouttes se rassemblèrent sur le bas de chaque visage puis, en se posant délicatement, créèrent trois bouches fines et parfaites. Le nez apparut ensuite, joliment posé sur les trois figures. Le premier homme se vit accorder par les eaux du ciel des yeux bleus intenses, emplis d’éclats verdâtres par endroits. Le second homme reçut des yeux couleur noisette. Lorsque la pluie arriva sur le visage du dernier homme, une bourrasque subite bouscula les humides dorées. Surprises, les gouttes disparurent, laissant le troisième homme sans vue. En ce même instant, quelques plumes noires aux nuances de la nuit tombèrent du ciel et se posèrent sur les pieds de l'aveugle.
Les deux voyants se sourirent et échangèrent leurs premiers mots.
- Qui es-tu ? demanda l’homme aux yeux bleus
- Je ne sais pas et toi ? répondit l’autre et ils se mirent à rire de bon cœur. Leurs regards se tournèrent ensuite vers le troisième homme. Ils comprirent instinctivement que celui-ci ne pouvait pas voir.
- Nous entends-tu ? demandèrent-ils.
- Oui, mais je ne vous vois pas, répondit l’aveugle
- Pourquoi n’as-tu pas d’yeux et pourquoi tes pieds reflètent-ils les couleurs du ciel ?
- Je ne sais pas, dit-il tristement.
Les deux hommes, pris de compassion pour leur camarade, se rapprochèrent l’un de l’autre, se mirent à genoux, les deux mains sur la poitrine et regardèrent en direction de l’espace. Ils demandèrent aux cieux de donner la vue à leur ami. L’homme qui ne voyait pas demanda à ses compères ce qu’ils faisaient.
- Nous prions pour toi, mon ami. répondirent-ils. L'année d'après, les vents annoncèrent aux oreilles des hommes la venue du nuage.
Les fameuses trois notes célestes se faisaient entendre. L'homme qui ne voyait pas demanda ce que c'était.
- Nous ne savons pas. Une forme jaune dans le ciel, lui répondirent-ils
- Quelle belle musique ! s'exclama l'homme à la cécité.
Lorsque le nuage arriva au-dessus des trois hommes, il se délesta de ses notes dorées. Les voyants se mirent à crier au miracle dans une liesse débordante tant le ressenti fut fascinant. Le troisième homme entendant la joie de ses amis, fut lui aussi pris par cette euphorie et demanda d’un ton très enjoué :
- mais qu’est-ce que c’est, qu’est ce que c’est ?
- Nous ne savons pas, mais c’est beau ! s’exclamèrent-ils, c’est même magnifique !
Les gouttes continuèrent à tremper de leurs mouillures les terres rougeâtres. Sur le sol, on pouvait distinguer sur chacune des trois parcelles des petites pousses violacées qui grandirent avec une rapidité déconcertante. Elles donnèrent de sublimes fruits de la connaissance et de succulents légumes du savoir au délicieux goût de tolérance. L’aveugle demanda à ses amis ce qu’il se passait. L’homme aux yeux océan, après avoir cueilli un fruit, se rapprocha de l’homme au regard sombre comme l’écorce. Il plaça son doigt sur la bouche de ce dernier en mimant un chut!
Les deux voyants se parlèrent quelques instants dans le creux de l’oreille puis ramassèrent de la terre. Et, avec une dextérité inaudible, se rapprochèrent de l’homme qui ne voyait pas et commencèrent à ériger un mur autour de leur compagnon.
- Que faites vous mes amis? demanda l’aveugle
- Nous prions pour toi ! Pour que tu voies mon ami, pour que tu voies ! dirent-ils d’un ton désabusé et faussement amical.
Quelques jours plus tard, l’édifice mortuaire était terminé, l’aveugle s’effondra manquant d’air. Les deux hommes se partagèrent ensuite les récoltes du pauvre homme. L’année d’après, les deux voyants aux ventres devenus bien arrondis étaient en train d’échanger sur des sujets métaphysiques complexes. Ils entendirent les notes annuelles se poindre. Non sans mal, ils se levèrent et commencèrent à pousser des cris de joie. Mais la douce mélodie résonnait différemment. Ses notes, qui furent si belles de sincérité, semblaient hurler leurs peines et leurs colères en tombant des cieux. Des pluies diluviennes détruisirent toutes les plantations. Les hommes connurent ainsi la peur et les larmes. Affamés et effrayés, leurs yeux se fermèrent dans un dernier souffle. Depuis, lorsque le nuage passe tous les cent jours au-dessus de sa naissance, il peut toujours apercevoir le cercle rouge et les trois murets de sable découpant le sol de la planète Air.
Cependant, la tombe de l’aveugle faisait désormais partie du paysage. Sa tête était posée à l’intersection des trois triangles et son corps coupait parfaitement en son milieu sa parcelle d’autrefois. On pouvait alors distinguer, en vue du ciel, ce qui dans notre monde ressemble à notre symbole Peace and Love.
Le nuage quant à lui, pleure chaque année sa douce mélodie. Les gouttes magiques ne l’accompagnent plus. Il verse désormais d’innombrables plumes qui s’envont suivre le chemin du vent. Cette nouvelle danse durera d’ailleurs jusqu’à l'éternité.
Stiv.
